A la veille des élections, on peut se demander sil existe réellement une gauche au Nicaragua. Cependant, cette interrogation dépasse les frontières de ce pays dAmérique centrale et pose le problème de lensemble des pays latino-américains. Dans la campagne électorale nicaraguayenne, quatre partis se présentent de façon prédominante : deux partis libéraux et deux partis qui se réfèrent au sandinisme.
Les deux partis libéraux sont clairement de droite. Il sagit dune part du parti libéral qui a pour candidat Montealegre et lautre, le Parti Libéral Constitutionnaliste (PLC, Partido Liberal Constitucionalista), dont le candidat est Monsieur Rizo. Le premier parti est lié à lactuel président de la République, Enrique Bolaños, propriétaire terrien et chef dentreprise dorigine conservatrice et lautre se situe dans la lignée de Monsieur Alemán, de sinistre réputation. La division entre ces deux partis est plus personnelle quidéologique. Le parti de Montealegre a une base traditionnelle de type clientéliste beaucoup plus grande que lautre parti libéral.
Malgré les efforts des Etats-Unis pour arriver à lunité des deux partis libéraux, ce qui pourrait amener à la victoire électorale de la tendance politiquement proche deux et économiquement en accord avec la logique néolibérale, les deux partis nont pas pu se sunir jusquà maintenant. Face à la division de lopposition sandiniste, une telle unité pourrait garantir la consolidation du processus actuel.
Les courants sandinistes sont représentés par le Front sandiniste de Libération Nationale (FSLN, Frente Sandinista de Liberación Nacional) et par lalliance Mouvement Rénovateur Sandiniste (MRS, Alianza Movimiento Renovador Sandinista). Ce dernier est gratifié dans les sondages de plus ou moins 15 % des voix. Le MRS se présente comme une force de gauche, inspirée par la grande tradition de la lutte de Sandino. En fait, les déclarations de ses dirigeants et les documents du parti ne permettent pas dêtre très sûr du caractère de gauche de ce parti. Le candidat à la présidence est un ancien fonctionnaire de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et tant la politique intérieure que les positions face à la conjoncture latino-américaine daujourdhui noffrent beaucoup de garanties dans ce sens.
Ses principales critiques envers le Front sandiniste sont lautoritarisme qui prévaut à lintérieur du parti (le danielisme, en référence au leader du FSLN, Daniel Ortega) ; le manque déthique de plusieurs dirigeants, lalliance douteuse établie avec le parti de lex-président Alemán (le Pacte) et sa réconciliation à sens unique avec une hiérarchie ecclésiastique qui ne reconnaît aucune erreur. Il ne fait aucun doute que ces critiques sont en grande partie pertinentes. Cependant, elles auraient plus de crédibilité si le MRS présentait une réelle perspective de gauche, comme le Parti du Socialisme et de la Liberté (PSOL) au Brésil. On ne peut accuser le mouvement dêtre un laquais des Etats-Unis, comme celal a été dit. Cependant, il ne fait pas de doute que le fait de diviser lopposition ne peut que favoriser le projet impérial sur la région. Cest ce qui sest manifesté avec la visite en septembre du sénateur Burton (célèbre pour la loi Helms-Burton qui renforce lembargo contre Cuba), durant laquelle il exprima clairement le désir de ne rencontrer que le Parti libéral de Montealegre et le MRS.
Analyser la situation en termes de gauche ne permet pas dabandonner une analyse de classe. De fait, le MRS est avant tout une initiative de classe moyenne et moyenne haute, avec des personnalités de haut niveau intellectuel et moral, où la dimension éthique immédiate prédomine sur le politique.
Pour sa part, le Front sandiniste a été lésé par plusieurs facteurs. Le premier a été le manque déthique de plusieurs de ses actuels et anciens dirigeants. La deuxième raison a été la logique des alliances politiques constituantes de la démocratie parlementaire, afin de garantir des quotes-parts de pouvoir, qui ont amené à des contradictions insupportables politiquement et éthiquement. Cependant, le Front sandiniste a un soutien populaire réel. Il a aussi un programme de gouvernement plus clairement de gauche qui inclut un rapprochement avec laxe progressiste latino-américain. Dans la situation actuelle de lAmérique centrale, un tel aspect politique est fondamental face à la domination néolibérale promue par les intérêts nord-américains alliés aux classes compradoras [1] en Amérique centrale.
A titre de conclusion nous pouvons proposer quelques considérations. De fait, il nexiste pas de partis vraiment de gauche au Nicaragua, mais celui qui sapproche le plus de cette perspective est le Front sandiniste. Laisser la voie ouverte au triomphe du libéralisme politique dans le pays et de la ligne néolibérale des Etats-Unis dans la région, serait suicidaire pour ceux qui veulent construire une société sur dautres bases, cest à dire une alternative de gauche.
La problématique nicaraguayenne pose, de plus, un problème de fond : quelle est la logique de la démocratie parlementaire, qui dans son fonctionnement tue les objectifs (transformer la société) pour privilégier les moyens (accéder au pouvoir), ce dernier devenant un objectif ? Cest la logique électorale qui simpose, les partis (même ceux qui se disent de gauche) agissent en fonction des élections, oubliant tant la réflexion de fond sur ce quest un projet de gauche, que la formation de ses cadres.
Les élections nicaraguayennes permettent aussi de réfléchir à limportance centrale de léthique en politique, qui peut se situer à trois niveaux.
En premier lieu, léthique de la vie, cest à dire, comme le dit Enrique Dussel, la reproduction et le développement de la vie humaine. Le système actuel est un facteur de mort. Au Nicaragua, ses effets sont dramatiques. Face à un développement spectaculaire de 15 à 20 % de la population, se sont créées une vulnérabilité forte de la classe moyenne et une extension de la misère et de la pauvreté dans la paysannerie et dans les populations urbaines du secteur informel. Cest lensemble du système néolibéral qui construit ce modèle, non seulement son système économique mais aussi politique et culturel. La lutte contre le néolibéralisme est limpératif moral le plus important. Il sagit du niveau éthique qui doit orienter tous les autres et qui constitue la base de toute gauche quelle quelle soit.
Léthique interne aux systèmes politiques (partis), est un second niveau qui a aussi son importance. Lopinion populaire est sévère sur ce point. Le manque déthique politique a eu un prix, tant au Brésil quau Nicaragua pour le Front sandiniste. Il sagit autant de lorganisation démocratique interne que du rejet de toutes les pratiques de corruption ou dalliances qui contredisent les principes.
Le troisième niveau est léthique personnelle des acteurs politiques. Nous avons vu dans de nombreux cas, et particulièrement au Nicaragua, que cette éthique-là compte aussi et que le prix politique de son absence peut être élevé.
Pas de doute que pour une position de gauche, les trois niveaux de léthique comptent. Cependant, cest le premier niveau qui doit être la base fondamentale de tout jugement politique. Les deux autres doivent être revendiqués de façon permanente, mais en subordination au premier niveau. Ceci a des conséquences pour les élections au Nicaragua, où laccent mis par le MRS sur les deux derniers niveaux de léthique pourrait en finir avec le premier, cest à dire une victoire de la droite.
Cet article de François Houtart, publié dabord en espagnol, a suscité des réactions :
Mónica Baltodano, de lAlliance Mouvement rénovateur sandiniste : ¿Nicaragua sin izquierda ?, Rebelion.
Sergio Ramirez, fondateur du Mouvement rénovateur sandiniste, ancien vice-président du Nicaragua : Élections au Nicaragua 2006 : péchés véniels, La Insignia / Tlaxcala.
NOTES:
[1] [NDLR] Elite locale dun pays en voie de développement qui senrichit des liens tissés avec les métropoles.
ERISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/
Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 28 octobre 2006.
Traduction : Cathie Duval, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).
http://alainet.org/active/14470
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